Via Negativa — supprimer pour clarifier
L’expression « Via Negativa » vient du latin et signifie « voie négative ». Ce concept est une manière d’approcher une réalité jugée trop complexe pour être décrite correctement par des affirmations positives : plutôt que de dire ce que c’est, on avance en reconnaissant ce que ce n’est pas.
À l’origine, la Via Negativa appartient à la théologie apophatique : on cherche à parler de Dieu en évitant les prédicats qui risquent de réduire le divin à des notions trop humaines. Si Dieu est transcendant (au-delà de l’être, des concepts, des images), alors des phrases comme « Dieu est X » sont dangereuses, car elles peuvent fabriquer une idole conceptuelle. La voie négative préfère donc : « Dieu n’est pas limité », « n’est pas corporel », « n’est pas changeant », etc.
Dans un sens plus moderne, le concept de Via Negativa est aussi utilisé en épistémologie pratique (décision, hygiène de vie, stratégie) : on progresse plus sûrement en supprimant ce qui nuit qu’en ajoutant des recettes incertaines.
Un extrait de mon livre, L’énergie de la réussite, à ce sujet :
Vous trouverez de nombreux conseils pour lancer votre business, améliorer vos performances, être heureux, devenir riche, rester en bonne santé, etc. La plupart vous suggèrent de prendre de nouvelles habitudes : faire du sport, pratiquer la méditation, écrire dans un journal, etc. En soi, ces conseils ne sont pas mauvais. Mais gardez à l’esprit que le plus important n’est pas d’ajouter de nouvelles choses dans votre vie déjà chargée. Le plus important est d’enlever tout ce que vous pouvez.
Enlevez les mauvaises habitudes, ce qui vous fait perdre du temps, ce qui pompe votre énergie, ce qui n’est pas important, ce qui ne vous fait pas avancer dans la bonne direction. Une fois que vous aurez enlevé ce qui gaspille votre temps et votre énergie, vous pourrez vous concentrer sur l’essentiel et mettre en place de bonnes habitudes pour avoir plus d’énergie, maitriser votre temps et réussir vos projets. Mais commencez par simplifier, par enlever.
Arrêter ce qui échoue de façon répétée est souvent plus fiable que « trouver la solution parfaite » du premier coup. Pour nous, créatifs et entrepreneurs, cet état d’esprit est important, car il nous permet d’avancer — lancer notre produit, dévoiler notre création — sans attendre que tout soit parfait. On accepte de tester, puis, dans un second temps, d’enlever ce qui ne fonctionne pas.
La Via Negativa vous protège contre deux pièges très humains :
Croire qu’on comprend parce qu’on a mis un mot dessus. Dire « c’est X » donne une sensation de maîtrise. Mais parfois, le mot est juste une étiquette qui réduit la réalité (ou la déforme). La voie négative force à reconnaître : « je ne peux pas enfermer ça dans une définition propre ».
Réduire les erreurs coûteuses. Ajouter des « solutions » (méthodes, hacks, règles) crée souvent des effets secondaires : surcharge, rigidité, dépendances, complexité. En revanche, enlever ce qui nuit (bruit, dispersion, mauvaises habitudes) est souvent plus sûr et plus stable — surtout à long terme. Cette approche diminue la probabilité de se tromper lourdement.
Pour certains, l’approche par voie négative peut s’avérer frustrante, car notre cerveau aime les réponses claires, les règles simples, et préfère la certitude à l’incertitude. Or, la Via Negativa, c’est plutôt : « je peux te dire ce que ce n’est pas, je peux enlever des erreurs, mais je ne peux pas te donner une définition complète ni une recette parfaite. »
En suivant cette voie, on arrive fréquemment dans des zones grises, de l’indéterminé, parfois même du silence — et beaucoup ne le tolèrent pas, préférant obtenir des solutions claires, totales et qui éliminent tout inconnue de l’équation.
Il faut du courage pour tolérer l’inconnu, de l’ouverture d’esprit et de l’humilité pour accepter de ne pas tout savoir, mais cette approche, à long terme, pourrait être la clé d’une vie épanouie.
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Pour résumer, la Via Negativa se traduit par une heuristique très simple :
Identifier ce qui nuit
Commencer par enlever
N’ajouter qu’ensuite — si et seulement si le bénéfice est clair et le risque (ou coût) est limité.
C’est une approche que j’essaie d’appliquer moi-même depuis quelques années, notamment quand je me sens saturé ou dispersé.
Une idée simple, mais difficile à appliquer.
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Aphorismes à méditer
Enlevez ce qui peut vous tuer avant de chercher à optimiser — inutile de polir le capot si le moteur brûle ; éteignez l’incendie.
Ne cherchez pas à vous réparer, ni à vous trouver — retirez ce qui n’est pas vous.
Difficile de prouver qu’une règle est vraie pour toujours, alors qu’un contre-exemple suffit à la réfuter.
Ajouter une intervention (une stratégie, un outil, une astuce, un médicament, une nouvelle procédure) augmente les interactions possibles, donc la surface d’erreur. Retirer une source de fragilité (bruit, surcharge, dépendance, dette, réunion inutile) diminue la complexité et les effets de bord.
Étudiez moins ce que vos modèles ont fait que ce qu’ils ont cessé de faire pour atteindre le succès.
Vous utilisez déjà toutes vos heures : supprimez le mauvais avant d’ajouter le bon.
Ôtez les attentes, les inquiétudes et les peurs. Sous ces contraintes se trouve votre véritable nature.
Passer à l’action : To-Don’t List — la liste de ce qu’on ne fait plus
On a tendance à faire toujours plus, à vouloir toujours plus, à avoir toujours plus. Ajouter, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est d’enlever. Ne garder que l’essentiel.
Demain, notez tout ce que vous faites dans la journée. Absolument tout. Même les choses qui vous paraissent insignifiantes.
À la fin de votre journée, reprenez vos notes et analysez chaque ligne. Vous trouverez des dizaines de choses à enlever, des dizaines de choses à optimiser.
Une question pour vous…
Quelle est la chose la plus évidente que vous pourriez enlever aujourd’hui ?
To-Don’t List à long terme
Voici un exercice, tiré de mon livre L’énergie de la réussite, et inspiré par Warren Buffett. (Il aurait proposé cet exercice à Mike Flint, son pilote privé, qui se posait des questions à propos de sa carrière.)
Faites une liste des 25 activités ou des 25 objectifs que vous avez pour ces prochaines années. (Vous pouvez réaliser cet exercice à différentes échelles : pour les tâches que vous devez accomplir cette semaine, pour les activités auxquelles vous aimez régulièrement vous adonner, pour vos objectifs de carrière ou de vie à long terme.)
Ensuite, relisez attentivement cette liste et encerclez les 5 activités les plus importantes pour vous. (Si vous lisez ceci, c’est le moment de faire une pause et de réaliser cet exercice avant de continuer votre lecture. Prenez une feuille, listez 25 objectifs et entourez les 5 qui sont les plus importants.)
Vous vous retrouvez donc avec deux listes : la liste A, qui contient vos 5 objectifs les plus importants ; et la liste B, qui contient les 20 autres objectifs moins importants.
Logiquement, vous vous dites que vous allez commencer à travailler dès aujourd’hui sur les 5 éléments qui composent la liste A. Mais qu’allez-vous faire de la liste B ?
Vous vous dites surement que vous allez concentrer vos efforts sur la liste A et que vous accorderez de l’énergie à la liste B dès que vous le pourrez, car ces objectifs, bien que moins prioritaires que ceux de la liste A, restent des objectifs importants.
Warren Buffett vous répondrait que vous avez tout faux. Tout ce que vous n’avez pas encerclé devient votre liste de ce que vous devez éviter de faire à tout prix. Tant que vous n’aurez pas atteint les 5 objectifs de votre liste A, n’accordez pas une seule minute aux objectifs de la liste B.
Rappelez-vous : vous pouvez tout obtenir, mais pas tout en même temps.
Clarifier sa trajectoire
Dans le prolongement de cette réflexion, j’ai mis à disposition un cadre structurant, la formation “Plan d’Action”, pour celles et ceux qui veulent transformer cette période propice aux bilans, en décisions claires et cohérentes pour l’an prochain.
Vous pouvez le découvrir ici, avec une réduction spéciale pour les lecteurs de la newsletter (valable uniquement jusqu’au 31 décembre) : https://formations.nicolascroce.com/plan?coupon=PDANOEL2025


Merci pour cette mise au point précieuse sur la Via Negativa.
Je suis moi-même très attaché à cette voie, mais peut-être davantage dans sa dimension existentielle que méthodologique. Au-delà de la prudence du langage face au divin, j’y vois surtout un dépouillement vécu - une ascèse qui touche le sujet dans son rapport au monde.
C’est là que je pense à Simone Weil et à ce qu’elle nomme la pure attente : attendre sans objet, sans image projetée de ce qui viendra. La voie négative devient alors une manière de se tenir dans le monde - non plus dans l’affirmation du moi, mais dans ce retrait patient qui laisse place à ce qui nous excède.
Votre remarque sur l’épistémologie pratique (“on progresse plus sûrement en supprimant ce qui nuit”) me semble rejoindre cette dimension : quand cette suppression touche à l’ordre du désir et de l’existence, elle n’est plus seulement hygiène mentale mais véritable exposition - une façon de se rendre disponible à ce qui ne peut être nommé ni capturé.