Vice Sublime
L’idée est simple : être vertueux dans tous les domaines de la vie, mais s’octroyer le droit de ne pas l’être, le droit d’avoir un vice, dans un domaine particulier — car aucun Homme ne peut être moralement parfait.
Ce vice ne doit pas être un laisser-aller, mais plutôt un choix conscient — une affirmation, même. Il doit alors être assumé, choisi avec conscience, approché comme un art, considéré avec sérieux et gravité, pour devenir un vice de toute beauté, quelque chose de grand, de rare, presque religieux — un vice sublime.
Ninon de Lenclos suivait assidûment les préceptes vertueux du philosophe Epicure. Mais à côté de cela, elle avait, aux yeux de la société, le vice du libertinage. Ce vice, ce n’était pas une faiblesse comme ce serait le cas pour une fille facile, elle n’en jouait pas comme le ferait une prostituée, elle ne le subissait pas comme le ferait une dépendante sexuelle — elle le cultivait, jusqu’à l’excellence. Et toute sa vie, ce vice sublime fut la source de son pouvoir singulier, lui permettant d’influencer la culture de son époque, et même d’entrer dans l’histoire — aux côtés des têtes couronnées de son temps, bien qu’elle ne fût pas de sang royal.
Ninon n’a jamais nié sa liberté amoureuse — bien au contraire, elle en a fait une discipline, un raffinement, une esthétique de la séduction. Plutôt que de vivre sa sensualité comme un excès honteux, elle l’a cultivée avec esprit, grâce et exigence, la sublimant en forme de sagesse. Son vice devient chez elle une vertu singulière, une voie d’excellence et de lucidité.
Dans certaines approches, le vice peut être exalté, vu comme une affirmation de soi, une liberté face à la morale commune, un excès choisi et assumé, révélateur de la complexité et de la profondeur de l’humain. Le vice devient alors une « vertu noire » — un moyen d’explorer la liberté, le pouvoir, l’esthétique. En assumant sa part d’ombre, l’individu cesse de se mutiler au nom d’une vertu imposée, et gagne en profondeur et en cohérence : il cesse de jouer un rôle, et commence à rayonner d’une force tranquille, indéchiffrable. C’est précisément dans cette réconciliation avec ce qu’il cache que naît une forme supérieure de pouvoir — celle qui attire, qui trouble, qui fascine.
« Ce que le moraliste appelle “vice”, l’artiste l’appelle “beauté” ou “originalité” — à condition qu’il le transpose », disait Nietzsche, montrant que ce qui est moralement condamné (le vice) peut, à travers l’art ou la conscience, être transformé en une forme supérieure — en beauté ou création. « Ce qu’il y a de noble dans l’homme, c’est qu’il est un être qui peut excéder », disait-il aussi. Excéder, c’est dépasser les normes, les limites — donc aussi assumer certains vices avec grandeur. L’homme noble n’est pas celui qui est sage au sens moral, mais celui qui transcende ses contradictions.
Ce que le monde condamne comme vice, l’âme libre le transforme en offrande — savamment cultivée, patiemment maîtrisée, secrètement splendide. L’artiste y puise ses œuvres. Le sage, quant à lui, en fait sa vie — car il sait que vivre représente l’art suprême.

